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Reculs sur l’environnement, optimisation des coûts : les achats des grandes entreprises relèguent les critères RSE au second plan

Par Laurent Arnou

En 2026, un mouvement discret mais significatif s’installe dans les directions achats des grandes entreprises françaises. Dans une étude publiée le 13 janvier par le Conseil national des achats et le cabinet AgileBuyer, plus d’un tiers des acheteurs interrogés reconnaissent que les critères de responsabilité sociétale des entreprises (RSE) perdent de leur poids face aux impératifs de réduction des coûts dans les décisions d’achat (réalisée auprès de 880 acheteurs dont 80 % œuvrent dans des sociétés de plus de 250 salariés) (Conseil national des achats et AgileBuyer, étude priorités achats 2026).

Ce glissement n’est pas anodin. Il traduit une tension profonde entre deux logiques. D’un côté, la promesse d’un approvisionnement responsable intégrant impact carbone, diversité des fournisseurs et impact social ; de l’autre, l’urgence immédiate de contenir les dépenses dans un contexte économique incertain.

Changer de priorité dans les achats

Fin 2025, 42 % des acheteurs disaient que l’impact carbone influençait leurs choix de fournisseurs, contre une majorité lors de la précédente enquête en début d’année (plus de 50 %). L’inflexion est claire. Cette baisse se produit alors même que les discussions réglementaires autour du reporting environnemental et social se poursuivent en Europe et que des normes comme la double matérialité s’élargissent, imposant plus de transparence aux grandes entreprises depuis 2025 (dispositif européen de reporting extra-financier) (source réglementaire européenne sur double matérialité).

Les interlocuteurs de l’étude soulignent un fait simple, intégrer des critères RSE coûte de l’argent et prend du temps. Un acheteur cité note que si un client important aux Etats-Unis ne demande plus de critères responsables, ils sont souvent retirés des cahiers des charges pour rester compétitifs. Pour Safran, par exemple, le directeur des achats observe que l’environnement actuel ne favorise pas des engagements à long terme qui pourraient nuire à la compétitivité internationale.

Cette évolution s’accompagne d’un recul des objectifs RSE assignés aux acheteurs eux-mêmes. Pour la première fois depuis 2022, la part de professionnels dont les objectifs d’achats incluent des paramètres RSE est en baisse, passant de 78 % à 69 %.

Ce n’est pas un désintérêt total. Plus de la moitié des acheteurs déclarent encore bloquer des fournisseurs qui ne répondent pas à leurs exigences RSE. Mais l’autre moitié accepte de les maintenir, notamment dans les secteurs industriels où la pression sur les coûts est forte.

Pourquoi c’est une mauvaise idée pour les entreprises

Reléguer les critères RSE au second plan peut sembler rationnel à court terme. Dans une économie tendue, maîtriser les coûts reste essentiel. Mais cette logique court-termiste comporte des risques tangibles.

Sur le plan réglementaire, l’Europe renforce progressivement les obligations de vigilance et de reporting sur les chaînes d’approvisionnement. Les règles sur le devoir de vigilance et sur la publication de données extra-financières évoluent pour couvrir davantage d’entreprises et imposer des standards plus stricts (mise à jour récente des directives européennes sur reporting et devoir de vigilance). Le non-respect ou une mise en œuvre insuffisante expose à des sanctions, à des litiges et à des coûts imprévus, comme le montre l’expérience de plusieurs multinationales confrontées à des blocages judiciaires ou à des remises en cause de contrats.

Sur le plan financier, des études externes montrent qu’ignorer les critères ESG (environnement, social, gouvernance) augmente l’exposition aux risques systémiques. Les investisseurs intègrent de plus en plus la transparence de la chaîne d’approvisionnement dans leurs décisions, refusant des opérations d’investissement en l’absence de données fiables sur les pratiques sociales et environnementales. Cela crée un signal de risque plus élevé et peut se traduire par une hausse du coût du capital pour les entreprises qui n’alignent pas leurs pratiques d’achat sur les attentes ESG.

Les entreprises qui conservent une stratégie d’achats responsables parviennent souvent à aligner coûts et durabilité. Elles réévaluent leurs critères de choix pour intégrer l’impact sur l’innovation, la fidélisation des fournisseurs et l’anticipation des ruptures de chaîne. Pour certaines organisations, la réduction des déchets, une meilleure efficacité énergétique ou la révision de spécifications techniques créent des gains durables qui compensent les coûts initiaux d’intégration de critères RSE.

Risques opérationnels et réputationnels réels

Au-delà des contraintes réglementaires et financières, le désengagement sur les critères RSE expose à des risques réputationnels et humains. Dans un contexte où les chaînes d’approvisionnement sont complexes et mondiales, une seule défaillance dans une étape critique peut se traduire par une crise majeure de confiance, des campagnes médiatiques négatives ou des actions de groupes d’intérêt.

Des entreprises ont déjà fait les frais d’un manque de traçabilité ou d’engagement social, notamment dans les secteurs de l’habillement ou de l’électronique, où des scandales liés à des conditions de travail dans les usines de fournisseurs ont entraîné des pertes de contrats ou des chutes de valorisation boursière.

Ce que cela dit du contexte économique

L’étude qui met en lumière ce recul n’interprète pas cette évolution comme une rupture franche d’intérêt pour la RSE, mais comme un arbitrage dicté par des contraintes économiques immédiates. Pour 77 % des acheteurs, la réduction des coûts reste la priorité majeure. Dans les cycles de crise, la préservation de liquidités et du cash est un réflexe puissant.

Cela dit, les entreprises qui négligent trop longtemps les critères RSE risquent de se retrouver coincées entre des demandes réglementaires de plus en plus strictes, des attentes de marchés et des risques financiers accrus.

Un arbitrage à court terme, un coût à long terme

Ce recul temporaire des critères RSE dans les décisions d’achat peut apparaître comme une réponse pragmatique à une pression économique forte. Mais cette stratégie comporte des effets collatéraux lourds. Elle fragilise la résilience des chaînes d’approvisionnement, augmente les risques juridiques et réputationnels et peut réduire l’attractivité auprès des investisseurs et des talents.

Pour un dirigeant ou un responsable achats, l’enjeu est de rééquilibrer ces arbitrages. Plutôt que de considérer la RSE comme un luxe, l’intégrer dans une vision stratégique des achats permet de réduire les coûts cachés liés aux risques non anticipés et de sécuriser la performance globale.

C’est un pari long terme, mais c’est aussi une manière de transformer une contrainte en avantage concurrentiel durable.

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