Passer de l’analyse à la décision.
Situer votre niveau d’exposition en quelques minutes
Par Laurent Arnou
Un décrochage mesuré, massif et continu
Les données issues de l’étude conjointe FEEF (Fédération des Entreprises et des Entrepreneurs de France) –Banque de France montrent un recul industriel plus brutal qu’attendu. Depuis 2018, la part d’industriels PME et ETI déficitaires est passée de 19 % à 33 %, soit une progression de près de 75 % en cinq ans. Dans le même temps, le taux de marge s’est contracté de 3 à 5 points selon les secteurs, un recul inédit pour cette catégorie d’entreprises qui constitue le socle productif français. En 2023, 48 % des PME-ETI industrielles affichaient un endettement qualifié de “long et lourd”, supérieur à 7 ans, contre 31 % en 2019. L’étude montre également que les charges financières ont bondi de 90 % entre 2021 et 2023, conséquence directe de la montée des taux et des coûts d’exploitation.
Des négociations commerciales au rôle amplificateur
Cet affaiblissement financier entre directement en collision avec les négociations commerciales. L’enquête Pact’Alim 2025, relayée par la FEEF, montre que 47 % des PME et ETI agroalimentaires ont été contraintes d’accepter des prix en baisse, malgré des demandes de revalorisation tarifaire moyennes situées entre +3 et +6 %. Un quart des entreprises n’avaient toujours pas signé d’accord à la date butoir du 1er mars, créant des situations de trésorerie critiques. Dans plusieurs filières (produits laitiers, épicerie sèche, transformation végétale) les industriels ont absorbé des hausses de coûts comprises entre +12 % et +35 % sans pouvoir les répercuter. Résultat : un écrasement de la marge brute qui, dans certains segments, tombe en dessous de 2 %, seuil considéré comme dangereux par la Banque de France.
Un risque systémique sur les filières agricoles et manufacturières
Les PME et ETI industrielles ne sont pas des satellites isolés : elles représentent, selon la FEEF, 22 milliards d’euros de chiffre d’affaires cumulé et structurent près de 800 filières régionales. Leur modèle repose à 78 % sur des matières premières agricoles françaises, dont 43 % sous signes officiels de qualité. L’affaiblissement de ces transformateurs ne menace donc pas uniquement leurs équilibres financiers, mais celui de filières entières. Dans les régions où l’industrie agroalimentaire pèse lourd, une baisse de production d’une ETI entraîne en moyenne un recul de 6 à 12 % de l’activité de ses fournisseurs agricoles. Dans certains bassins, comme l’Ouest ou l’Auvergne, ce ratio dépasse 15 %. Les tensions sur les capacités d’investissement aggravent aussi l’obsolescence des outils de transformation : 41 % des PME et ETI industrielles déclarent reporter ou annuler des projets de modernisation, un niveau jamais observé depuis 2009.
Un modèle français en perte de vitesse face à ses concurrents européens
L’étude met en lumière un autre élément rarement discuté : le retard d’investissement industriel français. Depuis 2015, l’Allemagne et les Pays-Bas ont investi en moyenne 2,5 fois plus par salarié industriel que la France. L’Italie, malgré un tissu fragmenté, dépasse désormais la France sur plusieurs segments, notamment l’agroalimentaire et la mécanique. La hausse des coûts financiers amplifie ce différentiel. Une ETI française paie en moyenne 150 points de base supplémentaires sur ses lignes de crédit par rapport à une ETI allemande, selon Eurostat. Cet écart, insignifiant sur un prêt court, devient colossal lorsqu’il s’agit de financer une usine ou une ligne de production sur 10 à 15 ans.
Un cadre législatif jugé inadapté
Dans ce contexte, la FEEF réclame une refonte du cadre des négociations commerciales. Selon ses simulations, la “sanctuarisation” du tarif fournisseur permettrait de récupérer entre 1,8 et 2,4 points de marge pour les PME et ETI, soit l’équivalent de 2 à 3 milliards d’euros redistribués dans l’investissement productif. La différenciation des règles selon la taille des fournisseurs réduirait aussi les asymétries de pouvoir dans les négociations, qui profitent aujourd’hui massivement à la grande distribution et aux grands groupes.
Un enjeu de souveraineté, pas seulement de marge
Les données convergent : l’affaiblissement des PME et ETI industrielles est un risque systémique. Dans certaines filières agroalimentaires, 30 à 40 % des industriels interrogés disent ne pas être en mesure d’assurer une continuité de production en cas de choc sur les matières premières ou l’énergie. Ce manque de résilience fragilise la souveraineté alimentaire, réduit la capacité à produire localement et ouvre la porte à une dépendance accrue aux importations. La perte de ces entreprises ne serait pas compensée par les grands groupes. Elle se traduirait par la disparition de compétences, de savoir-faire et de maillons territoriaux essentiels.
Abonnez-vous
Abonnez-vous à notre newsletter et recevez les meilleures articles directement dans votre boite email
Créé avec ©systeme.io• Politique de confidentialité • Mentions légales