La désorientation informationnelle. Un risque stratégique désormais structurant pour les organisations

Par Laurent Arnou

Un brouillard informationnel qui n’a plus rien d’abstrait

Les entreprises évoluent dans un environnement saturé d’informations, de signaux contradictoires et de récits concurrents. Ce phénomène n’est plus seulement une question de surcharge informationnelle. Il relève désormais d’un risque structuré : la désorientation informationnelle. Le terme désigne une situation où les décideurs, les équipes et parfois les systèmes de gouvernance perdent leur capacité à distinguer le vrai du faux, l’important du secondaire, l’intentionnel de l’accidentel.


Ce risque, longtemps cantonné aux champs militaire et géopolitique, touche aujourd’hui directement les organisations privées. PME et ETI incluses. Désormais, il ne s’agit plus d’un sujet prospectif. Il s’agit d’un risque opérationnel immédiat.

D’un excès d’information à une perte de repères décisionnels

La désorientation informationnelle ne se confond pas avec l’infobésité. L’infobésité suppose un excès quantitatif. La désorientation renvoie à un dérèglement qualitatif. Trop d’informations fausses, biaisées, partielles ou décontextualisées circulent en parallèle d’informations fiables. Le problème n’est plus l’accès à l’information. C’est la capacité à lui accorder un sens.

Selon une étude menée par le cabinet McKinsey en 2023, les cadres passent en moyenne 1,8 jour par semaine à rechercher ou vérifier des informations jugées incertaines ou contradictoires. Ce temps perdu n’est pas neutre. Il ralentit la prise de décision. Il augmente la dépendance aux intuitions. Il favorise les arbitrages défensifs.

Dans les organisations complexes, ce brouillard informationnel fragilise les chaînes de décision. Les signaux faibles ne sont plus perçus. Les alertes légitimes se perdent dans le bruit. Les informations critiques arrivent trop tard ou sont disqualifiées par excès de doute.

Une dynamique bien identifiée dans les doctrines de sécurité et de défense

Le phénomène est documenté depuis plusieurs années dans les travaux de recherche stratégique. Les doctrines militaires parlent de cognitive warfare. Les chercheurs civils évoquent la manipulation de l’environnement informationnel.

Le centre de recherche américain RAND Corporation décrit dès 2018 la désorientation comme un objectif en soi. Il ne s’agit pas toujours de convaincre. Il s’agit d’épuiser la capacité de jugement. Multiplier les récits. Créer de l’incertitude permanente. Installer le doute comme norme.

En Europe, ANSSI et le Service européen pour l'action extérieure ont publié plusieurs rapports depuis 2021 soulignant la porosité croissante entre menaces informationnelles, cyberattaques et déstabilisation organisationnelle. Les entreprises sont explicitement citées comme cibles indirectes. Notamment via leurs dirigeants, leurs salariés et leurs partenaires.

Quand la désorientation frappe l’entreprise

Dans le monde économique, la désorientation informationnelle prend des formes concrètes. Elle se manifeste par des rumeurs persistantes sur les réseaux sociaux. Par des campagnes de dénigrement ciblées. Par des faux documents circulant auprès de clients ou d’investisseurs. Par des alertes réglementaires mal interprétées ou volontairement exagérées.

En 2023, plusieurs entreprises industrielles françaises ont été confrontées à de fausses informations concernant des non-conformités environnementales. Les enquêtes internes ont montré que les sources initiales provenaient de contenus recyclés, mal traduits ou sortis de leur contexte. L’impact a pourtant été réel. Retards de projets. Mobilisation juridique. Tensions avec les collectivités locales.

Dans d’autres cas, la désorientation est interne. Les équipes ne savent plus à quelles données se fier. Les indicateurs se contredisent. Les décisions sont repoussées. Le management devient prudent à l’excès. Cette paralysie décisionnelle est documentée par l’OCDE comme un facteur aggravant des crises organisationnelles post-Covid (OCDE, Global Risk Outlook, 2024).

Un risque transversal qui dépasse la communication

Réduire la désorientation informationnelle à un problème de communication serait une erreur. Elle touche la gouvernance, la sécurité, les ressources humaines et la conformité juridique.

Pour un dirigeant, le risque est stratégique. Une décision fondée sur une information biaisée peut engager la responsabilité de l’entreprise. Pour un juriste, la difficulté réside dans la traçabilité des sources et la preuve de diligence raisonnable. Pour un DRH, l’enjeu est humain. Des salariés exposés en permanence à des informations anxiogènes ou contradictoires voient leur confiance s’éroder. Les risques psychosociaux augmentent.

Les travaux de l’INRS montrent une corrélation nette entre exposition informationnelle non maîtrisée et hausse des troubles liés au stress dans les organisations de plus de 50 salariés (INRS, étude 2022).

Des organisations mieux armées que d’autres

Toutes les entreprises ne sont pas égales face à ce risque. Celles qui disposent de dispositifs de veille structurés, de processus de validation des sources et d’une culture du doute raisonné résistent mieux. À l’inverse, les organisations très dépendantes de flux externes non filtrés, ou dont la gouvernance repose sur peu de décideurs, sont plus vulnérables.

Les entreprises qui ont intégré des pratiques issues de l’intelligence économique, sans les sur-techniciser, montrent une meilleure capacité de résilience. Elles identifient plus vite les tentatives de manipulation. Elles savent suspendre une décision lorsque l’information est incertaine. Elles documentent leurs arbitrages.

Un risque à traiter comme un risque majeur

La désorientation informationnelle n’est ni un concept académique ni une mode médiatique. C’est un risque systémique. Il affecte la capacité à décider, à anticiper et à protéger les actifs stratégiques.

Pour les PME et les ETI, l’enjeu n’est pas de tout contrôler. Il est de structurer des mécanismes simples mais robustes. Identifier les sources fiables. Former les décideurs à la lecture critique de l’information. Clarifier les circuits de validation. Documenter les décisions sensibles.

Dans un environnement où l’incertitude est parfois entretenue délibérément, la lucidité devient un avantage compétitif. Et la maîtrise de l’information, une condition de survie stratégique.

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