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Par Laurent Arnou
L’année 2025 restera marquée dans les annales économiques françaises par un niveau inédit de défaillances d’entreprises. Près de 70 000 procédures judiciaires ont été ouvertes, incluant redressements et liquidations, franchissant un seuil historique dépassant celui de 2024 et des niveaux pré-pandémie. Cette progression s’observe malgré une décélération de la hausse des défaillances sur l’année, une douceur dans la cadence qui ne suffit pas à inverser une tendance de fond déjà lourde.

Une progression qui frappe tous les secteurs
Selon les derniers chiffres publiés par la Banque de France, le cumul des défaillances sur douze mois à fin novembre 2025 fait état d’une augmentation générale dans la plupart des activités. La construction, le commerce et la réparation automobile, l’hébergement-restauration ainsi que les services aux entreprises figurent parmi les secteurs les plus touchés. Certaines catégories comme les transports et logistique affichent une progression particulièrement marquée, traduisant des tensions structurelles sur les chaînes logistiques et les coûts d’exploitation.
Cette hausse globale intervient dans un contexte où le nombre total d’entreprises en activité en France continue de croître, avec plus de 1,1 million de créations enregistrées sur douze mois glissants, selon l’INSEE. Ce paradoxe apparent (croissance des créations concomitante à une hausse des défaillances) illustre la double dynamique qui traverse le tissu entrepreneurial.
La fin des effets “tampon” de la crise sanitaire
Entre 2020 et 2021, le recours massif aux aides publiques, dont les prêts garantis par l’État (PGE), a artificiellement ralenti l’augmentation des défauts d’entreprises, créant une forme de “tampon” statistique. Une fois ce mécanisme réduit ou expiré, les procédures collectives sont reparties à la hausse, rattrapant des défaillances qui auraient dû être comptabilisées plus tôt.
Cette dynamique de rattrapage explique en partie la figure exceptionnelle des données récentes.
La Banque de France note que cette reprise des défaillances dépasse désormais les niveaux observés avant la crise du Covid-19, signe d’une fragilisation durable de certaines catégories d’entreprises, en particulier les TPE et PME, moins armées pour encaisser plusieurs chocs successifs.
Une situation qui dépasse les simples chiffres
Au-delà des seuls décomptes, ce sont des conséquences humaines et économiques concrètes qui se jouent. Selon des données compilées par Infogreffe, les défaillances ont directement mis en jeu plus de 54 000 emplois au deuxième trimestre 2025. Parmi eux, plus de 21 000 emplois ont déjà été perdus du fait de liquidations, alors que près de 30 000 ont été temporairement préservés grâce à des procédures de redressement ou de sauvegarde.
La hausse des défaillances s’accompagne aussi d’un nombre croissant de radiations d’entreprises, qui progresse plus rapidement que les immatriculations, réduisant le solde net des entreprises actives sur le territoire. Cette tendance reflète un recul des créations nettes d’emplois et de structures économiques.
Des causes multiples et enracinées
Plusieurs phénomènes contemporains contribuent à cette progression. L’inflation persistante couplée à une politique monétaire plus sévère, avec des coûts d’emprunt élevés, pèse sur la capacité de financement des entreprises. Les délais de paiement entre entreprises, connus pour être structurellement élevés en France et aggravés par la conjoncture économique, exercent une pression supplémentaire sur les trésoreries. Un sondage international rapporte que 86 % des entreprises françaises évoquent des retards de paiement menaçant leur cash-flow, une pratique bien plus prégnante que dans plusieurs pays voisins.
À cette pression financière s’ajoutent des pressions géopolitiques et commerciales, telles que les surtaxes et droits de douane dans certaines filières exportatrices, qui peuvent provoquer un surcroît d’incertitude et augmenter les coûts d’exploitation pour les PME.
Des disparités territoriales visibles
La crise des défaillances ne touche pas uniformément tout le territoire. En Auvergne-Rhône-Alpes, par exemple, plus de 1 780 défaillances ont été recensées au troisième trimestre 2025, soit une hausse de +14 % par rapport à la même période un an plus tôt. Certains départements comme l’Allier ou la Savoie ont vu leurs cas progresser très fortement, tandis que d’autres connaissent une situation plus stable.
Les trois secteurs dominants dans cette région (les services, la construction et le commerce) reflètent les tendances nationales tout en soulignant des nuances locales, éléments essentiels à la compréhension des dynamiques économiques réelles sur le terrain.
Pour les dirigeants, une lecture stratégique
Cette hausse record des défaillances n’est pas un simple chiffre. Elle révèle une fragilité accrue des structures économiques, en particulier des petites unités dépendantes de marges serrées, de cycles de paiement longs et de capacités limitées à absorber des chocs exogènes. Elle met aussi en lumière l’importance de la gestion proactive des risques, qu’ils soient financiers, commerciaux ou liés aux chaînes d’approvisionnement.
Pour un dirigeant de PME, juriste ou responsable RH, ces chiffres invitent à repenser les modèles de trésorerie, renforcer les outils de surveillance financière et intégrer la tendance dans les plans de continuité d’activité (PCA). Une attention particulière aux signaux faibles, comme les retards de paiement ou la contraction des carnets de commandes, peut aider à anticiper plutôt qu’à subir.
Un signal d’alarme pour la stratégie
L’année 2025 souligne un double défi pour l’économie française. Sortir d’un cycle d’aides exceptionnelles post-Covid tout en s’adaptant à un environnement marqué par des coûts plus élevés et des incertitudes persistantes. La hausse des défaillances est un indicateur tangible de cette transition. Pour les organisations, cela signifie mettre en place des stratégies de résilience opérationnelle, renforcer les politiques de gestion des risques et s’engager dans une vigilance accrue sur les variables économiques clés.
C’est un moment pour regarder la réalité en face, analyser les tendances avec rigueur et ajuster les choix stratégiques sans attendre la prochaine crise annoncée.
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