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Par Laurent Arnou
Le climat est devenu un terrain de rivalité géoéconomique. Ce ne sont pas des puissances abstraites. Trois acteurs reviennent systématiquement dans les enquêtes européennes : la Russie via ses usines à trolls et ses relais médiatiques, la Chine via des réseaux d’influence numériques liés à ses plateformes et des groupes pro-fossiles, principalement américains, déjà mis en cause pour avoir financé des campagnes de dénigrement contre les énergies renouvelables. Ces acteurs ciblent l’Europe parce qu’elle dispose d’un agenda climatique plus avancé et d’une industrie en transition susceptible de bousculer des intérêts énergétiques établis.
En 2023, l’EU DisinfoLab a documenté plusieurs opérations russes visant explicitement la transition européenne. L’une d’elles consistait à diffuser, via des centaines de comptes automatisés, des messages présentant les énergies renouvelables comme « instables » ou « ruineuses ». Le contenu était repris ensuite par des pages Facebook locales en Allemagne et en Hongrie, créant l’impression d’un débat national spontané. C’est cette stratégie d’hybridation entre influence externe et relais locaux qui inquiète aujourd’hui Bruxelles.
Des campagnes organisées, pas des rumeurs isolées
Les services européens qui suivent ces phénomènes ne sont pas anonymes. On parle du Centre européen de lutte contre les menaces hybrides (Hybrid CoE), de l’EU DisinfoLab, du East StratCom Task Force, ou encore des cellules cyber-informationnelles de plusieurs ministères européens. Tous ont identifié des opérations récurrentes : amplification de fausses études, vidéos truquées, comptes infiltrés dans des groupes militants authentiques.
En 2022 et 2023, plusieurs épisodes ont illustré la méthode. En Allemagne, des campagnes en ligne ont associé les parcs éoliens à une prétendue hausse des maladies psychiques dues au bruit, en citant une étude inexistante attribuée à l’université de Kiel. L’origine des premiers partages renvoyait à un réseau de comptes localisés en Russie. En Espagne, les projets solaires d’Andalousie ont été visés par une série de vidéos anonymes accusant les panneaux photovoltaïques d’« assécher les nappes phréatiques ». Là encore, les premières diffusions provenaient de réseaux TikTok et Telegram hébergés hors UE.
Ce ne sont pas des militants manipulés ; ce sont des opérations conçues pour que des acteurs locaux reprennent ensuite des arguments fabriqués à l’étranger. Les relais involontaires existent, qu’il s’agisse de collectifs de riverains, d’associations environnementales de petite taille ou d’élus locaux sans service de vérification.
Des projets industriels pris pour cibles
Les entreprises sont touchées de plein fouet. Pas uniquement les groupes énergétiques, mais aussi des PME et ETI engagées dans la transition. Les filières batteries, photovoltaïque, hydrogène, rénovation thermique et matériaux bas carbone ont toutes été visées depuis 2021.
En France, plusieurs projets photovoltaïques dans le Sud-Ouest ont été retardés après la diffusion d’un faux rapport attribué à une ONG allemande affirmant que les panneaux émettaient « plus de CO₂ qu’ils n’en compensaient ». L’ONG n’existait pas. Le site avait été créé quelques semaines plus tôt depuis la Lettonie et renvoyait vers des comptes Telegram pro-fossiles identifiés par l’EU DisinfoLab. Pendant trois mois, l’entreprise concernée a dû répondre à une polémique déconnectée des données réelles.
En Pologne, l’usine de batteries du groupe Northvolt a été visée par une campagne sur Facebook en 2023 accusant le site d’être « un risque majeur pour la santé reproductive des habitants ». Les publications provenaient initialement de groupes diffusant par ailleurs des contenus prorusses. Le débat public local s’est enflammé, entraînant plusieurs renoncements d’investisseurs secondaires et un retard dans la mise en service.
En Grande-Bretagne, l’éolien offshore a été pris pour cible. Une vague de contenus relayait des affirmations sur la « destruction de la pêche » et des « impacts neurologiques » sur les habitants. Le gouvernement britannique a confirmé que plusieurs réseaux identifiés provenaient de campagnes hostiles étrangères cherchant à fragiliser la filière énergétique locale.
Pourquoi les ingérences ciblent maintenant la RSE
Les entreprises engagées dans des démarches RSE deviennent des cibles privilégiées, car leur crédibilité repose sur la confiance. En s’attaquant à leur discours climatique, les campagnes d’ingérence cherchent à affaiblir cette confiance pour bloquer des projets structurants.
On l’a vu dans plusieurs dossiers d’hydrogène en Allemagne. Des entreprises exemplaires en matière de transparence se sont retrouvées accusées d’« écoblanchiment » sur la base d’arguments inventés, notamment sur la provenance de l’électricité. L’objectif n’était pas de critiquer leur stratégie RSE, mais de créer suffisamment de soupçons pour diviser les acteurs territoriaux impliqués dans les projets.
Les filières bois-énergie ont aussi été visées. En Italie, des messages coordonnés affirmaient que les chaudières biomasse « détruisaient les forêts européennes ». Les comptes sources étaient liés à des réseaux d’origine russophone. Là encore, des entreprises locales ont subi des pressions, alors même que leurs pratiques étaient alignées sur les normes européennes.
Un risque économique majeur pour les PME et ETI
Les PME sont particulièrement vulnérables. Elles n’ont pas de cellule de renseignement interne, pas de capacité de riposte rapide et peu de marge financière pour absorber un retard de projet. Une polémique fabriquée peut bloquer un permis, diviser un conseil municipal ou faire hésiter un financeur. Pour une structure de 50 à 200 salariés, une telle déstabilisation peut peser plusieurs années.
Les projets les plus exposés sont ceux liés aux infrastructures de transition : photovoltaïque, éolien, méthanisation, hydrogène, rénovation thermique, matériaux bas carbone. Les entreprises de conseil en RSE et en transition sont également ciblées, parce que les ingérences cherchent à discréditer l’expertise qui légitime les projets.
Bruxelles estime que certaines de ces campagnes ont fait perdre plusieurs centaines de millions d’euros en retards et réorientations d’investissements dans la transition. C’est l’un des points soulevés par la Commission dans ses travaux sur la résilience informationnelle publiés en 2024.
Une menace durable que les entreprises doivent anticiper
L’Europe a pris du retard dans la compréhension des opérations d’influence étrangères liées au climat. Les États-Unis suivent le sujet depuis dix ans en raison des actions agressives de groupes pro-fossiles. La Russie y voit un moyen d’affaiblir ses concurrents énergétiques. La Chine considère la bataille des récits climatiques comme un élément de puissance industrielle, notamment dans le photovoltaïque, les batteries et les métaux critiques.
Pour les entreprises françaises, l’enjeu est clair : un projet industriel peut désormais être perturbé sans que les arguments avancés aient le moindre lien avec la réalité. Cela impose une maturité nouvelle en matière de veille informationnelle, de gestion des controverses et de protection de la réputation.
Les entreprises n’ont pas besoin d’adopter la posture d’un service de renseignement. Elles doivent simplement comprendre que la transition énergétique ne se joue plus seulement dans les bureaux d’études ou les conseils municipaux, mais aussi dans l’espace informationnel où certains acteurs étrangers tentent d’influer sur le rythme et la direction des investissements européens.
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