Accord UE-Mercosur. Quand l’Europe force le passage, au prix d’une fracture politique durable

Par Laurent Arnou

Après vingt-cinq ans de négociations intermittentes, l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Mercosur a franchi un seuil politique décisif au cours de la semaine du 5 au 9 janvier 2026.

Le 9 janvier, les États membres de l’Union ont donné leur feu vert à la conclusion du texte, ouvrant la voie à une signature formelle annoncée au Paraguay par la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen.

L’accord n’est toutefois ni ratifié ni juridiquement stabilisé. Il doit encore passer l’épreuve du Parlement européen et, selon sa qualification finale, celle des procédures nationales.

Ce calendrier serré n’est pas anodin. Il intervient dans un contexte international dégradé, marqué par un durcissement des politiques commerciales américaines depuis l’été 2025, par la montée en puissance économique chinoise en Amérique latine et par une volonté explicite de Bruxelles de sécuriser des débouchés hors du périmètre transatlantique.

Comme l’analyse la presse anglo-saxonne, l’accord UE-Mercosur est désormais traité comme un instrument de diversification stratégique et non plus comme un simple accord commercial sectoriel (Financial Times, 8 janvier 2026 ; Atlantic Council, 9 janvier 2026).

Une zone de libre-échange géante, aux effets économiques mesurés

Sur le papier, l’accord crée l’un des plus vastes ensembles de libre-échange au monde, couvrant près de 780 millions d’habitants. La suppression progressive de la majorité des droits de douane doit faciliter l’accès des entreprises européennes aux marchés brésilien, argentin, paraguayen et uruguayen, notamment dans l’aéronautique, la pharmacie, la chimie, les équipements industriels et l’automobile.

Côté français, les données douanières montrent un rééquilibrage récent des échanges avec le Mercosur, redevenus excédentaires sur la période fin 2024-fin 2025, ce qui alimente le discours gouvernemental et industriel sur les « gagnants » potentiels (L’Usine Nouvelle, 9 janvier 2026).

Pour autant, plusieurs analyses étrangères convergent. L’impact macroéconomique global pour l’Union européenne restera limité. Les gains sont concentrés, sectoriels et souvent captés par des groupes déjà implantés localement. Autrement dit, l’accord consolide des positions existantes plus qu’il ne crée un choc de croissance.

Cette lecture, largement reprise dans la presse économique britannique et américaine, explique pourquoi Bruxelles a dû investir un capital politique aussi important pour faire avancer le dossier (Financial Times, 8 janvier 2026 ; Foreign Policy, 9 janvier 2026).

Le « geste » à 45 milliards d’euros : acheter la paix agricole

Le cœur de la semaine a pourtant été ailleurs. Pour lever les réticences de plusieurs États membres et désamorcer la colère du monde agricole, la Commission européenne a mis sur la table un mécanisme exceptionnel. Un accès anticipé à des fonds agricoles du prochain cadre financier pluriannuel, présentés comme pouvant représenter jusqu’à 45 milliards d’euros mobilisables à partir de 2028.

L’Italie a salué ce signal, tout en réclamant des garanties supplémentaires sur la réciprocité des normes sanitaires et environnementales.

La France, elle, a maintenu une opposition politique frontale, qualifiant l’accord d’inadapté et dangereux pour son élevage bovin, tout en reconnaissant implicitement que le vote au Conseil avait verrouillé la séquence institutionnelle (Reuters, 6 et 9 janvier 2026).

Ce « geste » est lourd de sens. Il acte le fait que l’ouverture commerciale n’est plus socialement acceptable sans compensation massive. Il confirme aussi que Bruxelles anticipe des perturbations de marché, non pas tant en volume qu’en effet prix, notamment sur la viande bovine, où les capacités de production du Mercosur exercent une pression directe sur les segments les plus rémunérateurs des carcasses européennes (L’Usine Nouvelle, 9 janvier 2026).

Une contestation transnationale et durable

La contestation agricole observée en France n’est pas isolée. Des manifestations et blocages ont été signalés en Grèce, en Irlande et en Europe centrale au cours de la même semaine, signe que le rejet dépasse le cadre hexagonal.

Dans la presse internationale, l’accord est décrit comme un catalyseur de fractures politiques internes à l’Union, opposant industries exportatrices, gouvernements pro-libre-échange et filières agricoles déjà fragilisées par l’inflation des coûts de production et les normes environnementales européennes (AP News, 7 janvier 2026 ; The Guardian, 9 janvier 2026).

La tribune publiée en France sur la souveraineté alimentaire trouve ici un écho plus large. Pour une partie de l’opinion européenne, l’accord Mercosur incarne une perte de contrôle sur l’alimentation, perçue comme un attribut central de la souveraineté nationale. Cette lecture, largement politique, pèse désormais sur le processus de ratification et alimente le risque d’un affrontement prolongé au Parlement européen.

En Amérique latine, une victoire diplomatique assumée

À l’inverse, du côté sud-américain, la tonalité est résolument positive. À Brasilia et Buenos Aires, l’accord est présenté comme une victoire diplomatique et un symbole du multilatéralisme face au retour des logiques protectionnistes. Le président brésilien Luiz Inácio Lula da Silva a salué un texte qui doit renforcer l’attractivité du Brésil pour les investissements européens et réduire la dépendance régionale à la Chine.

Pour les pays du Mercosur, l’accès préférentiel au marché européen est vu comme un levier de montée en gamme industrielle et agricole, même si les contraintes environnementales ajoutées à l’accord restent un point de friction (AP News, 8 janvier 2026).

Lecture stratégique : un accord sous surveillance permanente

À l’issue de cette semaine décisive, une certitude s’impose. L’accord UE-Mercosur est politiquement passé, mais il restera durablement contesté. Sa mise en œuvre se fera sous contrôle étroit, avec des clauses de sauvegarde, des exigences accrues de traçabilité et une exposition permanente aux débats publics sur les normes, l’environnement et la concurrence loyale.

Pour les entreprises européennes et en particulier pour les PME et ETI industrielles, l’enjeu n’est pas seulement l’ouverture de marchés. Il réside dans la capacité à sécuriser juridiquement leurs chaînes d’approvisionnement, à documenter leur conformité et à anticiper des retournements réglementaires ou politiques toujours possibles.

En janvier 2026, le Mercosur n’est plus un simple accord commercial. Il est devenu un marqueur de la tension entre ouverture économique, souveraineté et acceptabilité sociale, au cœur même du projet européen.

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